lundi 5 janvier 2026

002 - Le petit bain

— Ok. Rassemblez vos équipements.
Le moniteur avait dit ça sans hausser le ton. Pas besoin.
Tout le monde l’écoutait.

— Un bloc de douze litres.
— Un détendeur.
— Un gilet stabilisateur.
— Une paire de palmes.
— Un masque.

Il avait fait une pause.
Puis, presque en souriant :

— Prenez aussi un tuba. Et un tee-shirt pour aller dans l’eau.
On se retrouve au bord du petit bassin. En maillot. Et bonnet de bain.

Ce n’était pas la mer.
Ce n’était pas l’aventure.
C’était une piscine municipale, un jeudi soir, lumière crue et carrelage tiède.

Il y avait eu, juste avant, le cours sur le gréage et le dégréage.
Une sorte de ballet mécanique : clipser, purger, visser, ouvrir, souffler, fermer.

Lui avait tout noté.
Mais n’avait presque rien retenu.
Quel bazar, pour retourner voir les poissons, se dit-il.

Ils étaient cinq dans l’eau.
Quatre hommes, une femme.
Debout, alignés dans quatre-vingts centimètres d’onde chlorée, avec devant eux cet attirail étrange :
un gilet gonflable, une bouteille, un détendeur qui flottait en silence.
Un équipement de spationaute dans une pataugeoire.

Face à eux, le moniteur.
Serein. Économe de mots.
Il parlait de purge rapide. Haute. Basse. Lente.
De l’inflateur.
Du poumon ballast.
De la flottabilité.
D’Archimède.

Et lui, là, dans l’eau tiède, se demandait :
Mais où sont les poissons ?

Tout autour, le monde était humain.
Carrelage blanc. Horloge murale. Lignes bleues au fond du bassin.
Un sifflet strident, au loin. Des cris d’enfants.
Pas d’algue. Pas de courant. Pas de mystère.

Le moniteur parlait encore.

— Avant de s’immerger dans un monde non terrestre,
il faut revenir aux bases.
Retourner au petit bain.

Il n’en disait pas plus.
Mais il semblait savoir.

Alors il fit ce qu’on lui demandait.
Il mit de côté ce qu’il croyait savoir.
Des années à nager, à palmer, à traverser des mers.
Tout ça ne servait à rien ici.

Ici, on ne nageait pas.
On évoluait.

On vida les masques.
On remplit les poumons.
On chercha à flotter.
Ou à ne pas couler trop vite.

Inspirer par la bouche.
Expirer par le nez.
La fameuse “dissociation bucco-nasale” — une expression qu’on pourrait sortir en société.

Mais là, dans l’eau, ce n’était pas drôle.
C’était difficile.

Le corps refusait.
Le souffle s’affolait.
Le masque se remplissait quand il fallait le vider.

Et pourtant, il suivait.
Il faisait ce qu’on lui disait.
Comme les autres.

À un moment, il comprit :
même respirer, il allait falloir réapprendre.

Même ça.

Ce geste si ancien.
Ce réflexe invisible.
Il fallait le reprendre, morceau par morceau, jusqu’à ce qu’il devienne autre.

La plongée n’était pas une activité.
C’était un état.
Un déplacement.
Un effacement.

Le moniteur, sans crier, dit alors :

— Et sachez-le : quand vous inspirez une bonne bouffée d’oxygène,
la moitié vient des océans.
On ira bientôt voir un de ces fournisseurs clés : la posidonie.

La posidonie.
Il n’en connaissait que les feuilles sèches, brunes, sur les plages d’automne.
Les tas qu’on évite avec les pieds.
Ou les herbiers aperçus en snorkeling, quand l’eau est calme.

Jamais il n’avait pensé qu’il respirait la mer.
La séance se termina.
Ils sortirent.
Le moniteur fit un petit topo.
Récapitulatif des gestes, des points clés, des bons réflexes.

Mais lui, déjà, n’écoutait plus vraiment.

Il pensait à ce qu’il venait de vivre :
une heure à retenir un équipement entre deux eaux.
À essayer de ne pas couler.
Ni flotter.
Juste rester là, suspendu.

Et pourtant, dans ces quatre-vingts centimètres d’eau,
quelque chose avait bougé.

Ce n’était pas une performance.
Ce n’était pas une découverte.
C’était un seuil.

Une frontière invisible entre l’homme pressé et l’homme patient.
Entre celui qui veut voir, et celui qui apprend à observer.

Il se disait :
jamais, dans aucune autre activité, on ne m’a demandé de disparaître pour mieux appartenir.
Toujours il fallait gagner, comprendre, maîtriser.

Mais ici ?

Il s’agissait de devenir autre.
Un humain mouillé.
Un humain modeste.
Un visiteur.

Et peut-être, un jour, un témoin.

Il remit ses vêtements.
Rangea ses affaires.
Et tout en marchant vers la sortie, pensa déjà à la suite.

Il savait qu’il reviendrait.
Pas pour réussir.

Mais pour descendre.