Le 4x4 recula lentement jusqu’à ce que les roues de la remorque s’immergent. Un plongeur guidait le conducteur par gestes brefs, paume levée, puis tournée vers le sol. Deux autres s’affairèrent sur le treuil, et le semi-rigide glissa en douceur dans son élément.
Lui restait un peu en retrait, la combinaison déjà fermée jusqu’au menton, emmitouflé dans une veste de mer, le bonnet bien enfoncé sur la tête. Il aurait aimé aider, trouver un geste juste, mais tout allait trop vite. Les autres savaient. Il regardait faire, conscient d’avoir tout à apprendre.
Il se demandait si c’était normal d’avoir déjà ce froid qui s’infiltrait, malgré les couches. Le néoprène collait un peu sous les bras, et une goutte glacée lui courait lentement le long de l’échine. Janvier. Soleil plein sud. Ciel sans nuage. Mais à neuf heures, à l’Estaque, ça mordait encore.
Sur le quai, ça papotait en attendant de charger les blocs.
— On va où aujourd’hui ?
— La mer est belle, moi je dis les Moyades.
— Oh non, encore les Moyades ? On les a faits dimanche dernier.
— Ouais mais moi j’étais pas là dimanche.
— Toi, t’es jamais là.
(Rires étouffés, bonnets vissés sur les têtes.)
Lui souriait sans rien dire.
Quelqu’un se tourna vers lui.
— Et toi, t’as déjà fait les Moyades ?
— Non… j’ai juste fait la Côte Bleue. Et le Frioul, une fois.
— Bon ben voilà. Moyades. T’as de la chance pour une première. C’est luxe !
Il acquiesça, un peu crispé. Il n’avait jamais entendu ce nom.
Mais il sentait déjà que ce serait important.
Il ne savait pas trop ce qu’il espérait voir, là-bas.
Mais son esprit venait de s'évader sous l’eau, immédiatement.
Et il avait su que tout l’émerveillerait.
Le moteur démarra, rauque et trop fort dans le matin calme. Les blocs furent calés solidement arrimés sur le rack central. Chacun prit place, remontant les cols de vestes et enfonçant un peu plus les bonnets. Il s’installa en arrière, sans rien dire.
Le bateau quitta le quai, longea la petite digue intérieure, puis vira pour s’engager dans le chenal.
Encore un instant, et la mer serait là.
À tribord, la grande digue du large accompagnait leur avancée comme un mur d’attente. Au-delà, déjà, les grues du port dressaient leurs squelettes géométriques. Et plus loin, gigantesques, les paquebots de croisière, blancs et massifs, plus hauts que les immeubles endormis à quai. Ils semblaient posés là comme un troupeau figé, cinq ou six monstres à étages, vitrines vides tournées vers le large ou vers la ville.
Puis la digue s’effaça.
Et d’un coup, l’horizon s’ouvrit. Bleu.
À bâbord, Marseille s’élevait en gradins de pierre, la Bonne Mère veillant au loin, accrochée au ciel veillant sur le monde des hommes qui l'avaient érigée.
Face à eux, les îles du Frioul découpaient leurs crêtes claires, sèches, hérissées. Plus loin, le phare de Planier, minuscule trait dressé contre l’azur.
À tribord, la Côte Bleue déroulait ses collines en ondulations sèches et arides.
Le massif de l’Estaque plongeait dans la mer, et le long de son flanc, par viaducs et tunnels, la voie ferrée se frayait un passage improbable à travers la roche blanche.
Il l’avait déjà prise, cette ligne. Un jour d’été.
Fenêtres ouvertes. Le goût du sel sur les lèvres.
Il se souvenait du roulis des wagons, du vide sous les arches, du vertige à chaque virage suspendu.
Aujourd’hui, on ne construirait plus un train comme celui-là.
Trop escarpé.
Trop lent.
Trop beau, peut-être.
Le mistral d'hiver le tira de sa rêverie. Il piquait, malgré le soleil.
Il ajusta son bonnet, enfila ses gants, et s’agrippa au rack central.
Le pilote avait mis le cap sur le Château d’If, posé là sur une roche qui semblait trop petite pour lui.
On aurait dit le palais d’un roi sans sujet, comme dans Le Petit Prince.
Un univers entier, réduit à une boule de calcaire blanc.
La navigation vers le parc des Calanques passait juste à ses pieds.
Il laissa son regard s’y poser, longuement.
On pouvait presque y croire.
Qu’Edmond Dantès ait existé.
Qu’il soit encore là, derrière une meurtrière, à espérer.
Qu’il ait vu, lui aussi, la mer porter ses rêves.
Le bateau filait plein sud, glissant sur une mer presque plate.
L’île Maïre se détachait peu à peu, austère et massive, comme fuyant les Goudes avec une patience géologique. De loin, elle semblait encore rattachée au continent.
Mais en s’approchant, on découvrait un passage étroit qui en faisait une île.
Le passage de la Baie des Singes.
Un couloir de lumière turquoise, bordé de rochers nus, griffés par le vent, tachés de goélands.
Un bras de lagon arraché aux mers du Sud.
Et il ouvrait, bel et bien, sur un autre monde.
Celui des grandes calanques de Marseille.
Il les avait arpentées à pied, plusieurs fois.
Mais leur puissance, vue de la mer, était plus grandiose encore.
Plus énigmatiques.
Il pensa aux odyssées grecques.
Certaines avaient forcément trouvé leurs origines dans des paysages comme celui-ci.
Dans ces promontoires déchiquetés, ces falaises blanches, ces criques inaccessibles.
Les mythes avaient dû naître là, entre deux rochers.
Avant la Baie des Singes, la mer était marseillaise.
Deux mille six cents ans de pelles, de pioches, de quais, de fortins, de rails et de récits avaient modelé le rivage, jusqu’à l’illusion d’une mer familière.
Une mer connue.
Une mer domestiquée.
De l’autre côté, tout devenait plus âpre.
Moins humain.
Pas de digues.
Pas d’immeubles.
Juste la roche.
Le vent.
Le sel.
Les Calanques ne se laissent pas habiter.
Elles tolèrent.
Elles repoussent.
Elles sanctuarisent.
Et pourtant, il y eut des tentatives.
Depuis longtemps.
Peut-être même depuis les Romains — on disait qu’ils avaient voulu construire ici, creuser, relier.
Toujours cette même impulsion : rendre la nature utile. La plier.
Des routes dessinées sur papier, dans les esprits.
Des projets de ports, de carrières, d’aménagements.
Des plans signés, des permis délivrés, des machines prêtes à mordre.
Mais certains s’étaient dressés.
Pas les plus puissants. Pas les plus écoutés.
Des promeneurs, des grimpeurs, des plongeurs, des biologistes, des rêveurs, des poètes.
Ceux qu’on regarde souvent avec un sourire en coin.
Des gens qu’on trouvait un peu trop sensibles. Un peu trop radicaux.
Ils s’étaient acharnés.
Contre le bruit des moteurs.
Contre les chiffres.
Contre l’oubli.
Contre cette vieille idée tenace que le monde est là pour nous.
Ils avaient résisté à leur propre espèce.
Et ils avaient gagné. Ils avaient convaincu.
Le parc national naquit en 2011.
Une poussière à l’échelle du monde.
Un confetti sur la planète.
Mais c'est une secousse.
Un refus.
Un sanctuaire arraché de haute lutte,
où l’on avait choisi, pour une fois, de ne pas tout prendre.
Il regarda les falaises qui s’élevaient, à présent dans toute leur splendeur.
Elles semblaient indifférentes.
Comme si elles avaient toujours su qu’elles survivraient aux projets des hommes.
Le zodiac avançait lentement dans la Baie des Singes. Cinq nœuds maximum.
On pouvait s’asseoir sur les boudins, relâcher un peu la tension, discuter.
À bâbord, les falaises blanches se succédaient jusqu’à l’infini.
On devinait, dans l’alignement, les reliefs de Sugiton, Morgiou, Sormiou, puis, plus loin, les caps de Cassis et le bec de l’Aigle de La Ciotat, immense à l’horizon, comme sculpté par un Rodin divin.
— Tu vois là-bas ?
C’est l’île de Jarre. Et devant, ce petit bout de roche, c’est le Jarron.
— Ah ouais…
— Et là-bas, un peu plus à droite, t’as le Riou. Le vaisseau amiral, comme on dit.
— C’est là qu’on va ?
— Presque. Regarde bien, juste à droite du Riou… le petit caillou, là.
— Là ?
— Oui. Ça, c’est les Moyades.
Il suivit la direction du doigt.
Il lui fallut un moment pour distinguer l’îlot, minuscule dans l’immensité du paysage.
Un rocher isolé, posé entre ciel et mer.
— C’est là qu’on plonge.
— Ah…
Il n’ajouta rien.
Il se sentait soudain minuscule, sur cette planète gigantesque.
Le bateau franchit la bouée du chenal, le pilote remit les gaz.
Le moteur rugit, le zodiac bondit. On s'agrippa aux bouts, au rack, aux poignées.
Le vent claquait, les embruns griffaient les visages. Les voix se transformèrent en cris.
Certains continuaient à parler fort, à commenter, à rire dans le vent.
Lui préféra se taire.
Il entra dans sa bulle.
La mer défilait à toute allure.
Au large, il y avait assurément des dauphins.
Et le voici en pleine bascule arrière, sous le regard attentif de son guide de palanquée.
La Terre s’éloigna. Littéralement. L’air, le bruit, les repères familiers, le monde des hommes — tout resta là-haut.
Ici commençait autre chose.
Ici s'ouvrait la planète Mer.
Aux Moyades, elle prenait la forme d’une petite montagne sous-marine, parsemée de failles douces et de caps abrupts.
À peine stabilisé au milieu des oblades, le guide désigna un gros mérou.
Massif, immobile. Comme posé là depuis toujours.
Plus loin, un immense banc de sars à tête noire qui semblait leur ouvrir la voie.
Ils survolèrent des vallées profondes, contournèrent un repli.
Puis, un choc visuel.
Le relief s’effondrait brusquement, happé par un bleu azur de plus en plus dense.
Et là, surgissant de cette nuit claire, un banc de flèches argentées défila devant leurs masques.
Une centaine de jeunes barracudas en maraude.
Il fallait rester maître de sa flottabilité devant ce cortège silencieux : leur passage brouillait les repères.
Le guide indiqua ensuite une faille étroite, qui s'enfonçait entre deux replis.
Ils s’y glissèrent jusqu’à atteindre les vingt mètres — sa nouvelle frontière.
Son premier monde profond.
À droite, des corbs par dizaines, lumineux et lents.
À gauche, trois dentis passèrent, comme une patrouille en ronde de nuit.
Sur une roche, un chapon veillait.
Au-dessus, encore des sars — communs cette fois.
Et là-bas, dans le bleu infini, trois sérioles traçaient leur route — rapides, libres, inaccessibles.
Le guide s’arrêta.
D’un geste lent, il désigna un tombant couvert de faune fixée.
Des nappes entières d’anémones jaunes encroûtantes.
Des éponges, bleues, grises, roses.
Des ascidies, des touffes d’algues vertes, brunes, filamenteuses.
Un monde fixé, enraciné, patient.
Un mur de vie, coloré, multiple, muet.
Et là, surgissant au-dessus de ce tapis vivant, une branche d’un mètre au moins, d’un bleu très sombre, leur barra le passage.
Il s’arrêta net.
Frappé par la taille de cet éventail naturel, dressé là, comme en alerte.
Le guide fit un signe de la main : attention au palmage.
Effectivement, la structure, fine et souple, ondulait dans le courant, comme prête à se briser.
Il s’approcha.
Chaque ramification était couverte de minuscules étoiles blanches, déployées les unes à côté des autres, ouvertes comme des petits parapluies à l'envers, dont on aurait retiré la toile.
Elles occupaient tout l’espace, sans jamais se toucher.
Un buisson fragile, presque pelucheux, paré pour Noël de milliers d’étoiles.
Il resta là, suspendu.
Puis se souvint qu’il avait pris sa lampe.
Et sous le faisceau doré, le buisson changea de couleur.
D’un bleu presque noir, il vira soudain au rouge pourpre —
un rouge rare, réservé aux rois, aux reliques, aux rêves.
Et les étoiles brillèrent d’un blanc encore plus aigu.
Scintillantes. Vivantes.
Il ne comprenait pas ce qu’il voyait.
Il ne savait pas ce que c’était.
Plante ? Animal ? Autre chose ?
Mais quelque chose était là.
Et peut-être que ça le regardait, en silence.
Ou pas.
Et c’était cela, peut-être, qui le bouleversait.
Un peu plus loin, il réessaya.
Une autre gorgone, autre forme, même effet.
Le bleu cédait au pourpre.
Le silence, à la lumière.
Puis le guide fit le signe du retour.
Ils entamèrent la remontée. Lentement.
Le corps s’habitue, mais l’esprit, lui, traîne un peu.
Il jetait encore des regards en arrière, vers les parois, les formes, les branches qui, ici étaient jaunes.
À cinq mètres, l’eau s’éclaircissait.
On entendait à nouveau les bulles, les gestes, les mouvements.
La surface devenait plus nette.
Un dernier regard vers le bleu.
Puis le signe.
Ils percèrent la surface ensemble.
L’air, brutal.
Le soleil, trop vif.
Les voix, déjà.
— Alors ? Bien, non ?
— T’as vu le banc de barracudas ?
— Je suis gelé, sérieux, j’ai plus de doigts !
Il sourit, hocha la tête.
Un instant, il ne sut pas quoi répondre.
Les corps remontaient sur le bateau, lourds et maladroits.
Les combinaisons gouttaient, les palmes claquaient sur les boudins, les blocs raclaient le rack.
On râlait, on rigolait, on commentait.
Lui se hissa à bord, s’assit, en silence.
Le vent lui séchait le visage, le soleil lui tapait sur la nuque.
La mer brillait tout autour.
Mais en lui, quelque chose n’était pas remonté.
Il revoyait cette branche sombre qui devenait pourpre.
Ces étoiles.
Ce rouge qui n’existait que sous la lumière.
Alors, presque timidement, il demanda :
— Et… vous avez vu ces grandes branches bleues, là… qui deviennent rouges avec la lampe ?
— Ah ouais, les gorgones !
fit un des anciens. Elles sont en fleurs en ce moment. Y’en a plein là-dessous.
Déjà, ils passaient à autre chose.
Quelqu’un évoquait un vieux mérou qui n’était pas là aujourd’hui.
On rigolait.
Mais une voix, plus douce, intervint à côté de lui.
Une plongeuse, penchée sur son appareil photo.
— Ce ne sont pas des fleurs, tu sais.
Ce sont des animaux.
Des polypes. Minuscules.
Ils vivent en colonies.
Et ce sont eux qui construisent ça. Ensemble.
Regarde.
Elle lui tendit l'appareil.
Et la magie réapparut dans trois centimètres sur trois.
— Wouhahou !
— Le squelette est en gorgonine, ça reste souple.
Elle n’avait rien d’un professeur.
Mais dans sa voix, il y avait de la passion. Et du respect.
— Ah bon… et les polypes, ce sont des animaux ?
— Oui. C’est fou, hein ? On croit que c’est figé. Mais non. C’est vivant. Lentement.
C’est ça qui me bouleverse, moi.
Elle se tut.
Il hocha la tête, doucement.
Le bateau repartit.
Il regardait la surface de l’eau.
Le peu qu’il avait vu là-dessous, en quelques plongées, l’avait déjà déplacé.
Le bleu devient rouge.
Les arbres sont des animaux.
Le minuscule construit des cathédrales.
Et l’humain, soudain, se découvre étranger sur une planète dont il se croyait propriétaire.