dimanche 11 janvier 2026

003 - Le grand bain - La surface vue du fond


— Voici ce que nous avons vu la dernière fois…

Le moniteur récapitulait.
Il écouta, distraitement, et se dit qu’en quelques heures à peine, ils avaient absorbé un monde.
Ils étaient partis de rien.
Et déjà, le voile se levait sur quelque chose d’immense.

Du haut de leur minuscule connu, ils abordèrent la leçon suivante :
le grand bain.

— Aujourd’hui, on se capèle dans l’eau.
— Vous savez faire, on l’a vu la semaine dernière, dans le petit bain. La seule différence, ce soir, c’est que vous n’aurez pas pied…
Je vous rappelle la technique…

Perdre pied. Accepter.

— Ensuite, on verra une immersion appelée « le phoque », puis la remontée en expiration contrôlée — la fameuse REC.
Enfin, on reprendra le vidage de masque, le lâché d’embout. On avait déjà évoqué tout ça.

Le phoque, le canard, l’étoile de mer…
Toujours pas de poisson, pensa-t-il.

Le capelage ne fut ni glorieux, ni catastrophique.
Il fallait juste ralentir. Écouter les gestes.
Attendre que le corps s’en imprègne.

Enfin, ils allaient couler.

Il fut un peu déçu.
L’élégance attendue — la glissade tranquille d’un apnéiste — se transforma en bulldozer à bulles.
Il ne gérait rien.

— Les oreilles ! mima le moniteur.

Ah, oui. Les oreilles.
La Valsalva.
Mais on faisait ce qu’on pouvait…
La bouteille entraînait le corps.
On luttait avec les mains.
On palmait de travers.

Et pof, le fond.
Enfin un endroit pour s’arrimer.

— OK ? demanda le moniteur.

Cette fois, pas de pouce levé.
On maîtrisait : OK !

— REC ! signifia le moniteur, en quelques gestes.

Ils remontèrent lentement, en laissant l’air s’échapper des poumons.
La dilatation de l’air… une magie revisitée.
Et ça fonctionnait.

Ils émergèrent.

— On gonfle le gilet, mesdames, messieurs.
C’est un gilet de sécurité, je vous le rappelle.
Vous flottez sans effort, n’est-ce pas ?
Magique, non ?

— Allez, on repart.

Les gestes s’enchaînèrent, au fond.
Les uns après les autres.
À l’imitation.
Avec un mélange d’attention et d’appréhension.

On regardait faire, on tentait.
On ratait un peu, on recommençait.
Le moniteur guidait, bienveillant. Il corrigeait du regard.
Et lentement, chacun trouvait son geste.
Pas tout à fait juste, mais plus hésitant non plus.

Et puis, ça y était.

Le voilà enfin,
respirant sous l’eau.

Un rêve ancien.
Un rêve d’enfant.
Il l’avait fait cent fois, ce rêve — sans limite, sans effort.
Cette fois, c’était vrai.

Ce n’était pas tout à fait magique.
Pas comme il l’avait imaginé.
C’était un peu gauche. Un peu technique.
Mais l’air venait.
Et restait.

Il respirait. Sous l’eau.
Et rien ne s’écroulait.

Le monde au-dessus s’effaçait.
La surface ondulait, lointaine, irréelle.
Là-haut, les voix, les courses, les écrans, les urgences.
Tout cela flottait maintenant, flou, à sa juste distance.

Ici, rien ne pressait.
Rien ne poussait.
Le temps s’était arrêté.
Ou peut-être avait-il enfin commencé.

Son corps flottait dans une lumière liquide.
Il ne pensait plus.
Il était.

Et dans ce silence, quelque chose s’ouvrait.
Pas une pensée. Pas une idée.

Un accord.

Il ne flottait pas.
Il ne coulait pas.
Il était tenu.

Tenu dans l’eau comme dans un souvenir oublié.
Un liquide ancien.
Une mémoire d’avant les mots.

Sous l’eau, on revenait à l’origine.
Au corps vrai.
Au souffle nu.
Au vivant simplement.

Et ce n’était qu’une piscine.

Encore quelques leçons dans cette eau artificielle…
et bientôt,
le grand plongeon.
La mer immense.


La planète Mer.