Le zodiac glissait sur une mer en mouvement.
Ce n'était pas le clapot traître que l'on rencontre souvent en Méditerranée mais une belle houle de sud-ouest, longue et presque sensuelle qui soulevait le bateau sur ses crêtes avant de l'accompagner au creux comme pour mieux l'élever ensuite.
Le soleil montait lentement au-dessus des îles du Frioul, sans chaleur mais avec cette lumière lavée qui fait paraître chaque rocher plus net, chaque ride sur l’eau plus fine.
— Nous voici amarrés au Tiboulen de Frioul.
Il désigna du doigt les deux blocs de roche blanche.
— Petite roche détachée d’une île plus grande. C’est comme ça que les Provençaux nomment ces îlots. Des tiboulens.
Et puis, presque pour lui-même, il ajouta :
— Il y a un passage entre les deux, là-bas. Mais aujourd’hui, avec la houle sud-ouest, mieux vaut ne pas s’y risquer.
On ne voyait d'ici qu'un espace entre deux rocs de calcaire dans lequel s'engouffraient de grosses vagues puissantes et blanchies d'écume. Ce que l'on ne pouvait pas voir, mais qu'on devinait aisément, c'est la faille sous-marine qui devait prolonger cette entaille. Une faille entre deux mondes.
Et déjà, son esprit s’échappait. Il s’imaginait y revenir un jour, par mer calme, glisser dans l’étroiture, explorer ce couloir de pierre où l’eau passe et où l’homme, parfois, s’insinue. La vie devait y être exubérante.
— Ah ben bravo, si tu veux perdre ton lestage, c’est parfait.
Mais son binôme, lui, cherchait confirmation. Il se tourna vers le moniteur, presque triomphant :
— C’est pas bon comme ça, hein ?
Le moniteur leva les yeux, haussa les sourcils, puis acquiesça d’un geste neutre :
— Oui, c’est mieux dans l’autre sens.
Ils étaient descendus doucement, une technique d'immersion qui commençait à être maîtrisée. Le fond était encore loin, mais la visibilité était bonne. Autour d’eux, l’eau semblait plus lourde qu’à l’habitude. Chargée. Pas menaçante, mais présente.
Dès que les oreilles furent passées, les exercices commencèrent. Le moniteur les avait regardés le long de la descente, un signe "ok" vers chacun, puis il avait plongé plus profond. Il ne faisait plus de pédagogie sous l’eau. Il montrait, puis désignait.
Chaque mouvement prenait un poids particulier. Il n’y avait pas de seconde chance aujourd’hui, ou du moins, pas ce matin. Il sentait son souffle, un peu plus rapide qu’à l’habitude. Le poids du gilet. Le balancement lent du corps dans la colonne d’eau.
À un moment, il ne sut plus très bien quand les exercices avaient cessé. Le moniteur avait fait signe : on y va. Ils s’étaient mis à palmer lentement, côte à côte, en dérive douce, suivant le relief sans le toucher.
Enfin le monde s’était ouvert.
Des bancs entiers de sardines passaient en éclairs liquides. Argentées, serrées, vibrantes, comme une seule bête qui se serait brisée en mille éclats. Un peu plus loin, des sars à tête noire — lents, paisibles, reflets argentés, nageoires battant paresseusement l’eau. Puis des saupes, plus vives, broutant les algues en troupeau. Des girelles aussi. Toujours là, toujours vives, petites éclaboussures de couleur dans le bleu-gris du décor.
Un rocher clair, recouvert d’algues épaisses. Il crut voir un œil. Peut-être un poulpe. Peut-être pas. Un mouvement qui n’avait rien d’humain. Un battement de manteau, une respiration qui n’était pas la sienne.
Et là, dans cet entrelacs d’eau, de pierre et d’écailles, quelque chose en lui s’était détendu.
Il ne pensait plus à réussir. Il ne pensait plus à rien, en vérité.
Il regardait.
Il était là.
L’eau l’enveloppait sans le prendre. Elle le laissait passer.
Rien ne l’attendait. Rien ne le célébrait. Mais rien ne le repoussait non plus.
C’était cela, peut-être, le vrai cadeau. Un accès. Pas un accueil. Mais une tolérance accordée.
Ils continuèrent à palmer encore un moment. Le fond remontait doucement. La plongée touchait à sa fin. Il le savait. Mais il n’avait pas besoin de montre. Le monde du dessus allait bientôt les rappeler. Il tentait de repousser cet instant, une seconde encore.
Ils remontèrent lentement, le long du mouillage. La lumière s'intensifiait à mesure qu'ils approchaient de la surface, comme un voile qui se déchire sans bruit. Chaque mètre gagné dans la colonne d'eau rallumait une part du monde d’en haut — les reflets, des bruits lointains de moteur, la vie hors de l’eau.
Le froid s'invitait à nouveau sur le visage, plus vif qu’à la descente. Ils s’amarrèrent au zodiac, hissèrent les lestages, passèrent les blocs, puis grimpèrent à l'échelle, quittant pour de bon l'élément liquide. Personne ne parlait. Pas encore. Des gestes, des sourires. Des regards qui disaient : c’est fait.
Il s’assit à l’arrière du bateau, encore engourdi. Son corps tremblait légèrement — pas de froid, pas tout à fait. Il regarda le Tiboulen, toujours là, immobile dans la lumière de fin de matinée. Le soleil frappait les rochers en oblique, révélait les stries, les creux, les cicatrices de pierre. Autour de lui, chacun défaisait son matériel, rangeait, vérifiait. Le silence s'était teinté d'une chaleur discrète.
Puis le moniteur se leva, attrapa un gobelet de thé chaud et le leva :
— Bravo à eux. Aujourd’hui, nous avons deux nouveaux Niveau 1 au club.
Il avait dit cela d’une voix claire, sans emphase. Mais quelque chose, dans son regard, avait changé. Une forme de respect, discret, tranquille. Et le bateau entier avait applaudi. Pas fort. Mais avec cette densité particulière des choses sincères.
Tous étaient heureux pour eux. Parce qu’ils savaient. Parce qu’ils avaient vécu ça, eux aussi, un jour. Et aussi parce qu’ils savaient que tous n’allaient pas au bout. Que la formation n’était pas qu’une suite d’exercices. Qu’il fallait, pour la traverser, une fidélité au corps, aux petites appréhensions, à l’appel.
Lui serra la main de son binôme. Ils rirent un peu. Le soulagement, peut-être. Ou juste la joie simple.
— Tu vois, dit l’autre, même si t’es pas trop fort en matos, t’as réussi quand même.
La phrase n’était pas méchante. Elle se voulait même gentille. Mais elle frotta, un instant, contre quelque chose en lui.
— Le Niveau 1, ce n’est pas un diplôme. Ce n’est pas une performance. C’est une validation, entre humains, que tes gestes sont justes. Justes pour ne pas te mettre en danger. Et surtout… pour ne pas trop déranger le monde où tu vas.
Il s’arrêta. Puis ajouta, plus bas, presque pour lui-même :
— Ce monde-là, sous l’eau, il n’est pas pour nous. Mais parfois, on peut y aller. Un peu. Pas trop profond. Pas trop longtemps. Assez pour que le vivant ne nous repousse pas.
Un autre plongeur, plus âgé, s'était approché. Il avait entendu.
— Le Niveau 1, dit-il, ça ne t’apprend pas à plonger. Ça t’autorise juste à y retourner.
Personne ne répondit. Ce n’était pas nécessaire.
Le bateau repartit. Le moteur reprit son rythme. Le Frioul s’éloigna lentement.
Assis à l’arrière, le visage tourné vers la lumière, il se dit que quelque chose avait bougé. Rien de spectaculaire. Rien qui se voit. Mais il y avait désormais, en lui, une légèreté nouvelle.
Et peut-être, un droit silencieux, accordé.